Le Grenier
 

LA VIE ET RIEN D’AUTRE de BERTRAND TAVERNIER 1989

La lettre de Delaplane à Irène

Bédarieux, 6 janvier 1922

Irène, très chère Irène,

Votre lettre m'a donné une très grande joie parce qu'elle m'apportait un grand espoir. Enfin vous! Enfin quelques mots me rendaient votre voix, votre regard, l'émouvante silhouette de mes jours et de mes nuits de solitude! Dieu veuille que mon message vous atteigne à New York avant ce grand départ que vous m'annoncez pour le Wisconsin. J'ai eu du mal à le découvrir sur mon globe. Comment vous y retrouverais-je si vous aviez l'imprudence d'aller vous y perdre?

"Nouvelle vie" dites-vous, "nouvelles têtes, nouveau départ". Qu'avez-vous besoin de toute cette nouveauté, vous qui renouvelez si bien toutes choses et notamment le vieux cœur des vieux hommes?

Vous n'avez compris ni mon trouble ni mon silence. Ai-je compris moi-même? J'étais, je suis encore tremblant de mon immense tendresse, et votre véhémence, votre flamme me paralysaient... nuit effrayante dans mon souvenir. Il suffisait que je murmure les trois mots dont vous me lanciez le défi et je me suis tû. Aujourd'hui, je les crie cent fois par jour, de toutes les forces qui me restent, souhaitant qu'ils passent la formidable étendue qui nous sépare: je vous aime, oui je vous aime, à jamais.

Cet aveu vous donnera peut-être à rire après tant de mois de séparation. Il me soulage. Il m'assure que je suis vivant, en paix avec moi-même. Le reste n'est que broutilles.

J'ai pris de grandes résolutions. Par exemple celle de me séparer de l'armée, laquelle d'ailleurs n'a fait aucune difficulté pour me libérer. Et comme je n'ai de goût ni pour les villes, ni pour les cravates, j'ai regagné la terre de mon enfance où je dispose d'une maison de famille entourée de quelques hectares de rocaille et de vignoble.

Je vous offre, sans trop d'illusion, cette royauté dérisoire.

Il est dix heures du soir. L'air sent bon le crottin, la menthe et le caramel parce que j'ai fait tomber du sucre sur ma cuisinière. Demain matin j'irai voir si les sangliers de mon petit bois sont partis pour l'Espagne et je commencerai d'attendre, de vous attendre. J'attends déjà. Je n'attendrai pas plus de cent ans. Mettons cent un ans.

Postcriptum: C'est la dernière fois que je vous importune avec mes chiffres terribles. Mais par comparaison avec le temps mis par les troupes alliées à descendre les Champs Élysées lors du défilé de la Victoire, environ trois heures je crois, j'ai calculé que dans les mêmes conditions de vitesse de marche et de formation réglementaire, le défilé des pauvres morts de cette inexpiable folie n'aurait pas duré moins de onze jours et onze nuits. Pardonnez-moi cette précision accablante.

À vous, ma vie...

 

 

Lettre du jeune résistant communiste Guy Môquet, fusillé par les Allemands le 22 octobre 1941...

 

"Ma petite maman chérie,

mon tout petit frère adoré,

mon petit papa aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c'est d'être courageuse. Je le suis et je veux l'être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c'est que ma mort serve à quelque chose. Je n'ai pas eu le temps d'embrasser Jean. J'ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas !

J'espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui, je l'escompte, sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t'ai fait ainsi qu'à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j'ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée.

Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j'aime beaucoup. Qu'il étudie bien pour être plus tard un homme.

17 ans et demi, ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michel. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c'est d'être courageuse et de surmonter ta peine.

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d'enfant. Courage !

Votre Guy qui vous aime"

 

Ce n'est pas vrai! 
 
Qui prétend que dans le coeur
J'ai plus de vingt ans?
Mensonge!
Je suis un enfant
Malade à force de rêver
Et qui pleure
Assis sur le seuil de la maison.
Le vent
Arracha de ma main
Un fil d'argent
Et ce fil, long, long, très long.
Retenait un ballon
De songes.
 

Les yeux perdus dans le ciel
Je cherche, à travers le voile
De mes larmes, mon ballon
Grand, grand, bien grand,
Plus léger que l'air
Plus rouge que le soleil,
Plus bleu que la mer!
Il montait, il montait
Là où les songes
Ne portent pas de chaînes,
Là où l'Amour
Est un sourire du ciel...
Il montait... il montait...
 

Qui prétend que dans le coeur
J'ai plus de vingt ans?
Mensonge!
Je suis un enfant
Assis à terre
Et qui sanglote:"Je veux,
Je veux mon ballon

De songes!"

Nina Infante Ferraguti (1890 - ?)

Sous le ciel d'Italie

 

  
Le Ballon Rouge

Albert Lamorise 1956

Eloge de la Palourde... extrait.

 

"Si on ouvre la palourde à la table même et pour son propre compte, sa consommation donnait lieu naguère à certains rituels où le jeu galant n'était pas étranger: les femmes, pour des raisons obscures se découvrant lors de cet exercice d'une certaine maladresse, c'était l'homme qui procédait, mais dans la confidence et le duo, sans convivialité démonstrative, bruyante ou ostentatoire, à cette initiation muette qui était aussi une opération de charme. La palourde est un monde au moins aussi "opiniâtrement clos" que l'huître de Fransis Ponge, du moins au premier abord, mais il était exclu de prendre ce monde par la force. A vrai dire, c'est davantage d'un petit hortus conclususqu'il s'agissait, dont la clé tenait dans une sorte de savoir un peu mystérieux dont on accompagnait seulement l'accès. Ainsi l'aide, le service, la délégation, toutes ces belles vertus courtoises, la palourde les suscitait comme aucun autre coquillage. Peut-être aussi peut-on retrouver là, dans ces cérémonies furtives où la palourde ouverte puis offerte était l'image même du pur présent, comme un écho prolongé dans l'âge mûr des traditions des dons de l'enfance, colliers de littorines jaunes, porcelaines naines, ou boucles de tellines roses que les garçons confectionnaient pour les offrir aux filles."

... une savantes leçon de choses par Marc Legros.

L'huître... de Francis Ponge

 

"L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillammant blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir: il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles: c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marque son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halo. A l'intérieur on trouve tout un monde, à boire et à manger: sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords. Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner."

... si vous n'aimez pas ça...

 

 

 écouter

What a wonderful world

 I see trees of green, red roses too
I see them bloom for me and you
And I think to myself, what a wonderful world
I see skies of blue and clouds of white
The bright blessed day, the dark sacred night
And I think to myself, what a wonderful world
The colours of the rainbow, so pretty in the sky
Are also on the faces of people going by
I see friends shakin' hands, sayin', "How do you do?"
They're really saying, "I love you"
I hear babies cryin', I watch them grow
They'll learn much more than I'll ever know
And I think to myself, what a wonderful world
Yes, I think to myself, what a wonderful world

Oh yeah !

 

 

Le plus beau tableau du Monde... enfin peut-être!
 




Puvis de Chavannes "Pauvre Pêcheur" (Musée d'Orsay Paris)




... mais avec le temps mon coeur balance...
Paul Gauguin  "Pauvre Pêcheur"(Museu de Arte de São Paulo, Brésil)

 

 

 

Extrait de " À la porte " de Vincent Delecroix,

 

" …avec moins d'indulgence et, je crois plus de lucidité, je déclare que la plupart de ces homoncules maniérés et suffisants sont des pauvres types qui, au mieux, ne comprennent absolument rien à ce qu'ils font ou à ce qu'ils prétendent faire et, au pire, croient le savoir. Ils donnent l'impression de dadais montés en graine qui ont décidé de prendre et de faire prendre très au sérieux (et quel sérieux) leurs rudimentaires jeux d'enfants… Nous sommes en pleine époque maniériste… l'originalité tient lieu de talent et surtout de travail, et l'originalité est devenue la plus conformiste et la plus stérile de toutes les valeurs exténuées qui gouvernent ce monde à la fois obèse et anémié.

Je ne sais ce qu'il faut vomir en premier, des petits-bourgeois qui continuent à être choqués par les rances audaces de cette poignées d'histrions ignares et paresseux, ou de ces autres petits-bourgeois qui se piquent d'apprécier l'art contemporain parce que c'est devenu une valeur sociale et un signe de distinction, qui accrochent n'importe quoi chez eux et qui ne comprennent pas plus l'art que les premiers (et qui d'ailleurs, en leur for intérieur, ne sont pas loin de juger comme les premiers que l'art est finalement moins important que leur voiture), ou encore de cette clique de cirque que sont les artistes eux-mêmes, qui chaussent les habits trop grands de leurs prédécesseurs, prennent des poses et nous livrent cette comédie sinistre et exténuante. "

 

mais ce n'est qu'un Roman !

 

 

Extrait de " L'intranquille " de Gérard Garouste,

" Nous sommes les héritiers de Rembrandt, Vélasquez, Cézanne, Matisse. Un peintre a toujours un père et une mère, il ne sort pas du néant", disait Picasso.

Moi je sortais du néant. Ma famille rongeait les os d'obscurs tabous. L'école ne m'avait ouvert aucun chemin. Rien ne m'avait été transmis. Quant à Picasso, qui bientôt allait mourir, il avait dévoré l'héritage, il était de ces génies qui tuent le père et le fils. Il avait peint jusqu'au bout et magistralement cassé le jouet. Il avait cannibalisé, brisé la peinture, ses modèles, ses paysages, et construit une œuvre unique. Si je regarde la femme qui pleure, je sais que la tristesse n'est pas le sujet mais l'alibi. Le sujet c'est ce que Picasso, l'iconoclaste, peut faire les larmes d'une femme. Le sujet c'est l'artiste lui-même. C'est toujours comme ça que la peinture a fait scandale. Picasso est allé jusqu'au bout de cette aventure-là, au bout du style. Il a rendu classique tout ce qui viendra après lui. Il est la peinture et son aboutissement.

 

   Deux autres plus beaux tableaux du Monde...

 

Lorjou "Sabra et Chatilla" Collection particulière 


Florence Vasseur "Sans Titre" Collection particulière

 

BLACK & WHITE

 

La Ballade du Roi de Thulé

 
Il était un roi de Thulé
Qui, jusqu'à la tombe fidèle,
Eut en souvenir de sa belle
Une coupe d'or ciselé.
Nul trésor n'avait tant de charmes
Dans les grands jours il s'en servait.
Et chaque fois qu'il y buvait
Ses yeux se remplissaient de larmes.
Quand il sentit venir la mort,
Etendu sur sa froide couche,
Pour la porter jusqu'à sa bouche,
Sa main fit un suprême effort.
Et puis en l'honneur de sa dame,
Il but une dernière fois.
La coupe trembla dans ses doigts,

Et doucement il rendit l'âme

 

 

 

Et la Mer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un soir à la Bretonne...

 

 

Dis-moi qu'on aura des lapins

Il éclata d'un rire heureux.

- Continue maintenant, Georges !

- Tu l'sais par cœur, tu peux le faire toi-même.

- Non toi. Y'a toujours des choses que j'oublie. Dis-moi comment ça sera.

- Ben voilà. Un jour, on réunira tout not'pèze, et on aura une petite maison et un ou deux hectares et une vache et des cochons et…

- On vivra comme des rentiers, hurla Lennie. Et on aura des lapins. Continue, Georges. Dis-moi ce qu'on aura dans le jardin, et les lapins dans les cages, et la pluie en hiver, et le poêle, et la crème sur le lait qui sera si épaisse qu'on pourra à peine la couper. Raconte-moi tout ça, George.

- Oui, on aurait une petite maison et une chambre pour nous autres. Un petit poêle en fonte tout rond, et, l'hiver, on y entretiendrait le feu. Y aurait pas assez de terre pour qu'on soit obligé de travailler trop fort. Six ou sept heures par jour, peut-être bien. On aurait pas à charger de l'orge onze heures par jour. Et, quand on planterait une récolte, on serait là pour la récolter. On verrait le résultats de nos plantations.

- Et les lapins, dit Lennie ardemment. Et c'est moi qui les soignerais. Dis-moi comment que je ferais, George ?

- Bien sûr, t'irais dans le champ de luzerne avec un sac. Tu remplirais le sac et tu l'apporterais dans les cages aux lapins.

- Et ils brouteraient, ils brouteraient, dit Lennie, comme ils font, tu sais. J'les ai vus.

 

John Steinbeck (1902 1968) Des souris et des hommes (1937)

 



Les Invasions Barbares...

scénario de Denys Arcand

Prix du Scénario à Cannes. Et disons-le, mérité. Rarement, un scénario n'a touché aussi juste les aspérités de notre époque. Le texte est édité. Extrait pour vous faire saliver.

Pierre : "Non la mort la plus douce, pour moi, c'est Félix Faure."

Diane : "Tiens donc. Explique-moi pourquoi je suis pas surprise."

Pierre : "On peut toujours rêver."

Louise : "C'est qui? C'est quoi?"

Claude : "Le bien-aimé Félix Faure."

Dominique : "La Belle Epoque."

Claude : "Président de la République française en exercice. Son coeur s'est arrêté de battre pendant que sa maîtresse, l'admirable madame Steinheil, à genous à ses pieds, lui prodiguait avec fermeté le pompier de tous les pompiers."

Louise : "Mon Dieu!"

Pierre : "Les ennemis du Président s'écrièrent : Il voulait être César, hélas, il ne fut que Pompée."

Claude : "Et madame Steinheil fut surnommée la pompe funèbre."

Rémy : "C'est pas à moi que ça serait arrivé, tout ça."

Diane : "C'est tout de même pas de notre faute si t'avais le coeur trop bien accroché. Je te rappellerai, mon cher Rémy, qu'à une certaine époque, moi-même et peut-être d'autres personnes ici présentes, te pompions férocement et avec vivacité."

Claude : "Peut-être, mesdames, eût-il fallu que vous le pompassiez plus vigoureusement?"

Dominique : "Cela ne se pouvait, monsieur. Nous pompâmes autant que nous pûmes!"

Louise : "Je tiens à rappeler ici qu'en tant qu'épouse légitime je pompais de mon côté avec assiduité et mansuétude."

Diane : "Ciel! Madame?! Vous pompâtes?!"

Rémy : "Arrêtez. Vous me faîtes mal."

                                                                                                                                                           ...comme de la langue il fait un bel usage!



Le Songe d'Athalie - Athalie acte II scène V



Mais un trouble importun, vient depuis quelques jours,
De mes prospérités interrompre le cours,
Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)
Entretien dans mon coeur un chagrin qui me ronge.
Je l'évite partout, partout il me poursuit.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée.
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
« Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi ;
Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
                                           ... merci Monsieur Racine!                                  

Britannicus - Acte II scène 2

- Néron 

Depuis un moment; mais pour toute ma vie,
J'aime, que dis-je aimer, j'idolâtre Junie.

- Narcisse
Vous l'aimez!

- Néron

Exité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses teux les timides douceurs,
Quoi qu'ile n soit, ravi d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue:
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
De son iage en vain j'ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois mais trop tard, je lui demandais grâce:
J'employais les soupirs et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m'en fais peut-être une trop belle image:
Elle m'est apparue avec trop davantage:
Narcisse, qu'en dis-tu?

 
- Narcisse
Quoi, seigneur! Croira-t-on
Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron?

  ...encore merci Monsieur Racine!  


Pierre Corneille - Horace Acte IV scène 5



 - Camille

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’orient contre elle à l’occident s’allie ;
Que cent peuples unis des bouts de l’univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
Horace
C’est trop, ma patience à la raison fait place ;
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

 
-Camille

Ah ! Traître !

 -Horace
Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

                                                                                ... merci aussi à Monsieur Corneille!

Jean Racine - Phèdre Acte V scène 6                        


-Thésée

Mon fils n'est plus ? Hé quoi ! quand je lui tends les bras,
Les Dieux impatients ont hâté son trépas ?
Quel coup me l'a ravi ? Quelle foudre soudaine ?

-Théramène
A peine nous sortions des portes de Trézène,
Il était sur son char. Ses gardes affligés
Imitaient son silence, autour de lui rangés ;
Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;
Sa main sur ses chevaux laissait flotter les rênes.
Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'œil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

Cependant sur le dos de la plaine liquide
S'élève à gros bouillons une montagne humide ;
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes,
Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes,
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,
La terre s'en émeut, l'air en est infecté,
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, et leur présente une gueule enflammée,
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La fureur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
En efforts impuissants leur maître se consume,
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux,
Un dieu qui d'aiguillons pressait leur flanc poudreux.

A travers des rochers la peur les précipite.
L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé.
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des Rois nos aïeux sont les froides reliques.
J'y cours en soupirant, et sa garde me suit.
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle, et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain.

« Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de ma chère Aricie.
Cher ami, si mon père un jour désabusé
Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive,
Qu'il lui rende...» A ce mot ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré,
Triste objet, où des Dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

-Thésée

O mon fils ! cher espoir que je me suis ravi !
Inexorables Dieux, qui m'avez trop servi !
A quels mortels regrets ma vie est réservée !

Et pour le plaisir... rien à voir ni avec Racine ni avec Corneille...

Les nuits d'une demoiselle... par Colette Renard